Ce n’est pas la fin du capitalisme
Certains des commentaires sur mon dernier billet à propos du ralentissement économique de 2008 ont suggérés que des gens pensaient que nous assistions à la fin du capitalisme et au début d’une nouvelle ère socialiste.
J’ose espérer que non.
Je pense en effet qu’un monde sans capitalisme régulé serait morne. J’ai eu le grand privilège de séjourner un an en Russie en 2001/2002, et la preuve visible de la destruction causée par la planification centrale était encore très présente. En fin de compte nous sommes tous humains, avec des défauts humains, que nous travaillions pour une agence de planification de l’État ou pour une entreprise privée, et ces défauts ont forcément des conséquences. De là à penser que mettre toutes les entreprises privées dans les mains de l’État serait la panacée en matière d’efficacité et de durabilité reviendrait à ignorer les tristes leçons du 20ème siècle.
Les dirigeants et les décideurs d’une économie centralisée sont tout aussi faillibles que ceux d’une économie capitaliste – ce seraient probablement les mêmes personnes ! Mais il manque aux entreprises d’État les potentiels d’évolution qui s’appliquent dans une économie capitaliste – les entreprises d’État ont rarement, voire jamais, le droit à l’échec. C’est ce qui fait que de mauvaises idées sont perpétuées indéfiniment et qu’une économie dysfonctionne au point d’arriver à un effondrement systématique. C’est un fait que les entreprises privées qui font faillite dynamisent les industries. La tension entre l’impératif d’innover et les conséquences des échecs poussent les économies capitalistes à évoluer rapidement. Malgré toutes les conséquences désagréables que nous avons vu, et celles que nous avons encore à voir, concernant la mauvaise santé du capitalisme, je suis fermement convaincu que la société doit puiser dans ses forces capitalistes si elle veut avancer.
Mais j’ai choisi mes mots avec précaution quand j’ai dit « capitalisme régulé ». J’étais un grand fan de la main invisible de Adam Smith et grand admirateur de la vision de Ayn Rand’s. Maintenant, je vois les choses différemment. Livré à lui-même, le marché aura tendance à renforcer la position de ceux qui ont réussi dans le passé, et à l’exclusion de ceux qui pourraient créer des succès futurs. Nous voyons des preuves de ceci tout le temps. Les poids lourds qui régissent une industrie ont tendance à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher l’innovation de changer les règles qui les enrichissent.
Un exemple classique est le comportement de la RIAA – au nom de la « sauvegarde de l’industrie musicale » ils ont passé les dix dernières années à essayer désespérément de la maintenir dans l’ère analogique pour sauver ses membres, avec le DRM et un lobbyisme moralement injustifiable autour des règles du droit d’auteur qui concernent l’ensemble de la société.
De la même manière, les règles sur les brevets ont tendance à évoluer pour s’adapter aux entreprises qui détiennent de nombreux brevets, plutôt qu’aux personnes qui pourraient révéler la PROCHAINE vague d’idées innovantes. Bien sûr, le lobbyisme est habillé d’un discours qui le décrit comme étant « dans l’intérêt de l’innovation », mais au fond il est réellement destinée à préserver la position privilégiée de celui qu’il dessert.
En Afrique du Sud, l’opérateur téléphonique en situation de monopole, qui était une entreprise d’État jusqu’à ce qu’il soit partiellement privatisé en 1996, a systématiquement retardé, interféré, contesté et entravé le processus naturel de déréglementation et la création d’un secteur concurrentiel sain. Les intérêts privés agissent dans leur propre intérêt, par définition, ce qui fait que les intérêts privés puissants ont tendance à orienter le système pour qu’ILS se portent bien, plutôt que de faire ce qu’il faut pour que la société aille bien.
Livrées à elles-mêmes, les entreprises privées auront tendance à se manger entre elles, et à créer des monopoles. Ces monopoles saperont ensuite le moral de tout nouvel arrivant, en utilisant toutes les tactiques qu’ils pourront imaginer, du FUD à la pression ou à la violence.
Je suis donc un fan du capitalisme régulé.
Nous avons besoin d’une réglementation pour nous assurer que tous les besoins de la société, comme la durabilité de l’environnement, soient satisfaits pendant que les entreprises privées font des profits. Nous avons également besoin de réglementation pour nous assurer que ceux qui gèrent les infrastructures nationales et internationales, qu’il s’agisse de voies ferrées, de centrales électriques ou de systèmes financiers, ne manipulent pas les chiffres d’une manière qui leur permette de déclarer des profits juteux et des primes bien grasses alors qu’ils mènent ces systèmes à la crise.
Mais réguler efficacement n’est pas la même chose que gérer et surveiller un État. Je préfèrerais nettement qu’il y ait des sociétés privées pour gérer les centrales électriques de manière concurrentielles, plutôt que cela soit fait par des agences d’État qui participent complaisamment à un monopole gouvernemental.
C’est très difficile de bien réguler. Au fil des années, j’ai dialogué avec différentes autorités de régulation et je me suis familiarisé avec les problèmes qu’ils rencontrent.
Tout d’abord, il faut beaucoup de talent pour être un régulateur efficace. Et pour cela vous devez payer – le talent suit l’argent et les projecteurs, que vous le vouliez ou non, et concevoir un système sur d’autres hypothèses est le vouer à sa perte. Mon régulateur idéal est un génie perspicace qui travaille pour le bien commun, mais comme je ne rencontrerais probablement jamais cette personne, un objectif concret est d’encourager les régulateurs à être petits mais très bien financés, avec des salaires et des mesures de performance qui soient alignés sur les industries qu’ils sont censés réguler. Les régulateurs doivent pouvoir être licenciés – cela n’a pas de sens d’offrir à quelqu’un un salaire du secteur privé et une responsabilité du secteur public. Malheureusement, la plupart des régulateurs finissent par aller dans l’autre sens, par le recrutement de plus en plus de personnes ayant une compétence moyenne, qui deviennent à la fois coûteuses et inefficaces.
Deuxièmement, un bon régulateur doit être indépendant. Vous êtes le type qui dit aux gens d’arrêter de faire ce qui nuira à la société ; c’est très difficile de faire ça avec ses amis. Le travail de régulation est un travail de solitaire, c’est pour ça que vous entendez autant d’histoires sur des régulateurs avinés et nourris par les industries qu’ils régulent seulement pour être sûr qu’ils ne regardent pas de trop près ce qui se passe dans les coulisses. Un grand régulateur doit en savoir beaucoup sur une industrie, mais être indépendant de cette industrie. Encore une fois, mon idéal est quelqu’un qui s’est fait une bonne place dans un secteur, en connait les rouages, peut justifier son prix élevé, mais veut apporter une contribution à la société.
Troisièmement, un bon régulateur doit avoir du mordant. Cela a été très frustrant pour moi de voir le régulateur des télécommunications Sud Africain bloqué en justice par Telkom et entravé par l’impuissance du gouvernement. Les régulateurs doivent être capable de faire avancer les choses, ils doivent être en mesure d’influer sur la façon dont les entreprises se comportent, et ils ne peuvent pas compter sur la persuasion morale pour y arriver.
Et quatrièmement, un régulateur doit prendre des décisions très difficiles concernant l’innovation, qui valent des décisions de capital-risque – pour prendre les bonnes, vous devez être capable de prédire l’avenir. Par exemple, quand une industrie change, comme changent toutes les industries, comment doit-on faire évoluer les règles ? Quand un besoin nouveau pour la société est identifié, comme la nécessité de lutter contre le changement climatique rapidement et systématiquement, comment doit-on faire évoluer les règles ? Les régulateurs doivent avancer aussi vite que les industries qu’ils contrôlent et ils doivent prendre des décisions concernant des choses que nous ne comprenons pas encore. Et même lorsque vous régulez, vous pouvez ne pas être en mesure d’arrêter une crise imminente. Il est très facile de critiquer Greenspan pour le peu de régulation qu’il a fait sur les fonds de couverture et dérivés, mais ce n’est pas du tout évident pour moi que la régulation aurait fait une différence, je pense qu’elle aurait simplement déplacé l’ombre du système financier mondial vers l’étranger.
La régulation est donc extrêmement difficile, mais cela vaut vraiment la peine d’y investir si vous essayez de mettre en place une société saine, dynamique et capitaliste.
Pour en revenir à la suggestion initiale qui a déclenché ce billet – Je suis sûr que nous verrons échouer beaucoup de capitalistes dans le futur. Quelle horreur, je pourrais rejoindre leurs rangs, je ne voudrais pas être le premier ;-). Mais cela ne signifie pas la fin du capitalisme, c’est seulement une opportunité pour recommencer – plus intelligemment.
Source : This is not the end of capitalism



